Communa

Web : https://communa.be/

Contact : info@communa.be

Localisation : Bruxelles, Belgique

Date de rencontre : 28 mars 2023

Maturité du projet : Mature

Belgique

La crise du logement est bien connue en France, mais elle l’est tout autant en Belgique. Hausse des prix au m2, spéculation immobilière, … il devient de plus en plus difficile de trouver un toit, notamment dans les grandes villes telles que Bruxelles.

Prendre à bras le corps ces défis, c’est ce à quoi s’emploie Communa depuis 2017, en ayant recours à un concept qui tend à se diffuser : l’occupation temporaire à finalité sociale ou OTFS. Lors de notre entretien avec Claire Massonnaud, membre de Communa et gérante d’un des lieux occupés, nous avons pu en apprendre davantage sur les forces de ce mode d’action.

Au départ, un constat accablant

A Bruxelles, comme dans de nombreuses autres villes, la crise de l’accueil et du logement ne fait que s’empirer : des demandeur.euse.s d’asile de plus en plus nombreux.ses, la difficulté croissante pour les sans-abri de trouver un toit et un manque criant de logements sociaux. En parallèle, les prix du logement qui augmentent, inexorablement et à une vitesse folle, attirant les tendances spéculatives de quelques un.e.s. Mais ça, c’est pour la partie visible du problème. Claire nous dévoile alors l’autre côté, invisible aux yeux de beaucoup :

« Aujourd’hui, il y a 6,5 millions de mvide à Bruxelles en superficie, donc au sol mis bout à bout, ça représente la taille de la commune d’Ixelles, celle où on se trouve, et qui d’ailleurs est la plus grande de Bruxelles »

Claire Massonaud, membre de Communa et co-gestionnaire de la Serre

Trop de vide et pas assez de moyens de logement accessibles ? Le paradoxe est clair. Et cela n’impacte pas seulement les individus :

« Il y a besoin criant de locaux pour faire des activités. On reçoit énormément de demandes de gens qui cherchent des lieux abordables pour faire des choses, qui ont envie de faire des activités, des ateliers, qui ont envie de transmettre »

Cette crise impacte ainsi très négativement certaines dynamiques de quartier, comme la création de lieu de rencontres, ou l’organisation d’évènements, qui pourraient être vecteurs de lien social et ainsi essentiels à intégrer dans l’urbanisme de demain.

 

Communa et l’OTFS comme fer de lance

La naissance de Communa

L’histoire commence avec un groupe d’étudiant.e.s, confronté.e.s aux prix du logement beaucoup trop élevés pour le budget qu’iels avaient en poche. Face à cette réalité, iels décident de prendre le sujet à bras le corps et commencent à ouvrir des bâtiments inoccupés, en négociant auprès des propriétaires sur les conditions d’occupations, mettant ainsi à profit leurs connaissances juridico-légales du sujet. Communa se professionnalise et devient une ASBL (association sans but lucratif) en 2017 

Depuis la formation de l’association, sa structuration interne est organisée de manière horizontale, et chaque membre de Communa tient à maintenir un système de gouvernance partagée, convaincu.e que ce mode de pilotage est celui qui permettra de pérenniser le sens et l’action de l’association.

« C’est beaucoup de travail, je ne vous cache pas, c’est pas toujours simple de fonctionner de manière horizontale mais ça nous permet d’être créatifs je crois, de gagner en pouvoir d’action, de se responsabiliser, de développer un vrai esprit d’équipe, en considérant d’abord ses collègues – et soi-même ! – comme des personnes et pas comme des machines à travailler. C’est comme ça qu’on arrive à garder du sens longtemps dans notre travail, et de trouver peut-être d’autres manières de travailler et de faire collectif ensemble. »

Et c’est par ce fonctionnement que Communa porte sa mission :

« On utilise l’occupation temporaire à finalité sociale, la ressource des bâtiments vides, et c’est là que c’est circulaire je crois, comme un outil au service des citoyens »

L’objectif de cette occupation est clair :  redonner aux citoyen.ne.s leur « Droit à la Ville », en contournant l’inaccessibilité du foncier et en proposant des lieux de vie, d’épanouissement et de rencontre.

Mais concrètement, comment ça marche ?

Rendre le vide aux citoyen.ne.s

L’objectif de Communa, c’est d’occuper le vide en toute légalité, de le restructurer, afin de créer des lieux porteurs d’innovations sociales et urbaines. Pour cela, l’occupation est encadrée par une convention établie entre un propriétaire (très souvent un propriétaire public) et Communa, portant sur un lieu vacant. Celle-ci est le résultat d’un temps de négociation, souvent conséquent, afin de définir les conditions de l’occupation, et notamment de porter au mieux la valeur sociale du lieu pour le futur, durant l’occupation mais également sur le long terme.

« Il y a un peu deux méthodes : le squat, où tu ouvres la porte et après tu négocies, et Communa c’est l’inverse, d’abord on négocie, on met aux normes le bâtiment, puis les personnes peuvent occuper le lieu pour y vivre et /ou développer leurs projets en toute légalité »

Pour chaque lieu que Communa choisit d’occuper, elle en devient la gestionnaire. S’ensuit ainsi une phase de remise aux normes du bâtiment et d’aménagement de celui-ci afin de le rendre propice à l’accueil de personnes, d’associations et d’activités spécifiques.

Et pour cette gestion et cet entretien, Communa fonctionne majoritairement avec l’argent provenant de subsides, versés par les institutions publiques intéressées par leur activité.

Les occupant.e.s des lieux doivent également contribuer en partie à la gestion de ceux-ci, car ces aménagements impliquent souvent des charges assez lourdes pour Communa.

« On demande une contribution monétaire et non monétaire. Non monétaire c’est comment est-ce qu’au travers de tes compétences et de tes activités tu peux te mettre au service du lieu et de la communauté ? Ça peut être sortir les poubelles deux fois par semaines ou construire des étagères dans la Serre car il en manque. Les gens sont créatifs. Il y a une illustratrice qui a fait une affiche pour l’évènement des 5 ans par exemple. C’est important pour nous de sortir des dynamiques purement financières. […] On demande aussi une contribution monétaire qu’on fixe en discutant, sur un prix libre et conscient, on est très transparent sur l’état financier des bâtiments sur les charges qu’on paie et sur les frais fixes qu’on a et auxquels on échappe pas. »

L’objectif étant de maintenir l’accessibilité financière du logement et de l’occupation du lieu pour le plus grand nombre, ces contributions monétaires restent bien en dessous des loyers propres aux différents quartiers bruxellois, et sont consenties par l’ensemble des parties concernées.

Au-delà de l’OTFS, une manière de repenser l’urbanisme

Mais après l’occupation, qu’advient-il des lieux ? Car l’OTFS, comme son nom l’indique reste transitoire et la convention établie entre les propriétaires et Communa prendra toujours fin à un moment donné.

Dans sa manière de penser les lieux, Communa porte sa réflexion bien au-delà de la phase d’occupation, et cela dès la signature de la convention.

« L’objectif, c’est d’essayer de préfigurer des usages durant cette période temporaire pour la bonne mise en place du projet pérenne »

Car en effet, Communa tient à ce que la plus-value sociétale apportée au bâtiment ne se limite pas dans le temps, mais qu’elle ait une portée dans la conception future de celui-ci : c’est ce qu’on appelle l’urbanisme transitoire. C’est par l’expérimentation sociale à laquelle se livre Communa en ces lieux, et par les aménagements auxquels elle a recours, que l’association démontre qu’il est possible de faire exister de tels projets et de les pérenniser.

Ce type de réflexion a permis par exemple de faire émerger le lieu temporaire « La Marelle », à l’endroit d’une future Cité de la Petite Enfance, comme prévue par la Commune de Forest. La sélection des projets qui occupent temporairement le lieu s’est donc faite en cohérence avec le projet pérenne, avec des activités principalement destinées aux familles et enfants du quartier. Ce procédé permet notamment d’anticiper les usages et les aménagements à prévoir pour le futur projet, et de se faire rencontrer des personnes aux activités similaires ou complémentaires. 

La Marelle (Chassart)

Crédit photo : Communa ASBL

C’est également avec recul que Communa utilise l’occupation temporaire. Car, sortie de sa finalité sociale, ce type de dynamique peut générer l’effet inverse et être vectrice de gentrification sur le long terme. D’où la nécessité de se poser en amont les questions « de quoi le quartier a t-il besoin ? Est ce que ce projet vient répondre aux attentes des voisin·es ? Comment peut-on co-penser ce lieu avec et pour les riverain·es? » et de pratiquer une politique de prix abordable et accessible à toustes.

De plus, la crise à laquelle Communa s’évertue de faire face est profondément ancrée et difficile à combattre.

« On a bien conscience que l’occupation temporaire à finalité sociale c’est presque finalement qu’un pansement pour essayer de soigner une plaie qui est profonde. On vient juste mettre un petit pansement sur un sujet de fond qui doit être traité par les politiques »

Communa tente ainsi d’utiliser sa connaissance fine du sujet et la pertinence des solutions proposées, pour influencer les politiques et les décisionnaires, et ainsi de faire tendre la règlementation en faveur de l’OTFS et de réguler les tendances spéculatives.

La Serre, un lieu d'effervescence sociale

Depuis sa création, Communa comptabilise une petite vingtaine de lieux qu’elle a pu habiter et transformer, chacun possédant sa spécificité et ses projets. Aujourd’hui, une petite dizaine sont dans la phase d’occupation transitoire, dont la Serre, dans la commune bruxelloise d’Ixelles.

D’un parking couvert à un espace aux multiples occupant.e.s

Dans une rue peu hospitalière d’Ixelles, un parking couvert et ses deux bâtiments adjacents sont vacants. Sous l’impulsion d’un contrat de quartier durable, la Commune d’Ixelles, propriétaire, décide de mettre le lieu en occupation temporaire. Communa en devient gestionnaire en mai 2017. Ainsi né La Serre.

L’objectif initial est de créer un lieu axé sur les thématiques de transition alimentaire, de récup’ et de réemploi, mais progressivement, les occupant.e.s se sont diversifié.e.s. La Serre accueille aujourd’hui des GASAP (Groupe d’Achats Solidaires de l’Agriculture Paysanne, équivalent des AMAP en France) et des projets de cuisine d’invendus et de distribution de repas dans la rue, ou ici à la Serre, comme lors de la Fourchette Solidaire, évènement organisé par l’association Bouche à Oreille et par le Centre de Service Social Bruxelles Sud-Est (CSSBSE)
. Des ateliers de réparation et de réemploi sont également hébergés, comme ceux de Voot, proposant de l’aide pour remettre son vélo à neuf. Des associations d’accompagnement et d’intégration des primo-arrivant.e.s telles que SINGA et des centres de services sociaux sont également les bienvenus dans l’enceinte du lieu, stimulant les rencontres et venant en aide aux personnes dans le besoin. Adjacents au hangar principal, on retrouve un atelier hébergeant une petite dizaine d’artistes dans lesquels celleux-ci peuvent librement se consacrer à leurs activités. Enfin, la Serre c’est aussi quatre appartements, destinés à loger des personnes précarisées ou à faible revenu.

Cette cohabitation entre l’ensemble de ces occupant.e.s fait de la Serre un lieu unique en son genre, à la croisée d’une diversité de projets et de personnes, qui participent chacun.e à l’émulation sociale et qui construisent ainsi l’identité du lieu.

« La Serre, c’est un exemple de mixite d’usage, c’est comme ça que j’aime bien me raconter ce qu’on fait : on crée du lien entre les gens, on fait en sorte de rendre des endroits accessibles, chaleureux et propices aux rencontres pour favoriser les initiatives communes »

La Serre propose aujourd’hui une programmation d’évènements et d’ateliers bien remplie, qui lui permet d’ouvrir ces portes presque tous les jours de la semaine, et s’inscrit ainsi dans le quartier comme un centre dynamique et vecteur de lien social.

Un lieu nécessaire à la naissance et à l’épanouissement de nombreux projets

Les avantages qu’offre la Serre aux projets et associations qu’elles hébergent sont multiples, et favorise grandement l’émergence d’initiative.

C’est notamment le cas de l’association Bouche à Oreille, qui, en cuisinant des invendus, offrent des repas aux personnes dans le besoin, lors de maraudes ou d’évènements planifiés comme lors de la Fourchette Solidaire. Bouche à Oreille est d’ailleurs née dans la cuisine professionnelle mise à disposition par la Serre, et s’est depuis énormément appuyée sur ce lieu pour pouvoir s’épanouir.

« Un lieu comme ici nous permet justement de pouvoir fonctionner à moindre coût et de se concentrer sur de la production destinée à de la distribution gratuite. Ici, si on passe sur des loyers plus classiques on tourne facilement autour des 800-1000 euros par mois pour un espace avec une cuisine professionnelle et là, très clairement, nous on a pas ce genre de budget. »

Kim, membre de l’association Bouche à Oreille

C’est ainsi que des associations comme Bouche à Oreille ou d’autres projets n’auraient probablement jamais pu voir le jour sans l’existence de la Serre. Et cette dépendance se manifeste grandement dans la réflexion sur le long terme, et sur ce qu’il adviendra de ces initiatives à la fermeture le Serre.

Aujourd’hui, l’action de Communa permet de loger  192 personnes réparties sur sept lieux, et certains d’entre eux sont entièrement consacrés à l’accueil de réfugié.e.s ukrainien.ne.s au déclenchement de la guerre.

« Pour le projet d’accueil des réfugié·es ukrainien·nes, beaucoup d’argent a été mis à disposition par le Fédéral. Communa a accepté de prendre en cogestion ces projets pour montrer que si c’est possible avec les personnes ukrainiennes, c’est possible avec n’importe qui. L’idée d’avoir une différence de traitement dans l’accueil des personnes, c’est quelque chose qu’on ne comprend pas. On a accepté de le faire ici pour pouvoir montrer que c’est faisable, que dès qu’il y a de l’argent et une volonté politique, on peut y arriver. »

Car en effet, le modèle économique de certains lieux repose parfois sur un équilibre précaire, et les subsides accordées ne suffisent pas toujours à maintenir la viabilité du projet, que Communa s’évertue de retrouver, en montrant notamment la nécessité de prise d’action de la part des pouvoirs publics sur ces sujets-là. Communa aujourd’hui a largement démontré les avantages de l’OTFS sur le court et long terme, avec par exemple le lieu de la Marelle cité plus haut, ou encore la Serre.La Serre est actuellement en phase de rachat et sera bientôt aux mains d’un nouveau propriétaire. Le prochain gros enjeu pour le lieu est celui de la pérennisation de certains usages et des dynamiques sociales générées dans le quartier depuis maintenant 6 ans.

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